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Le figuier sur la Route de la Soie

Fiabilité : haute

Le figuier sur la Route de la Soie

En bref. Le figuier, originaire du Croissant Fertile, s’est diffusé vers l’Est par les routes caravanières classiques sur 11 000 km : Perse (cultivar ‘Sabz’ historique), Asie centrale (preuves archéobotaniques médiévales à Tashbulak Uzbekistan, Spengler 2018), Mongolie (figues importées à Qara Qorum capitale mongole 13ᵉ-15ᵉ s., Rösch 2005), Xinjiang chinois dès le début de la dynastie Tang (~7ᵉ s.), puis Japon Edo par marins portugais venant de Chine en 17ᵉ s. (cultivar Horaishi, base du séquençage génomique Mori 2017).

Cette fiche retrace la diffusion vers l’Est du figuier le long de la Route de la Soie et des routes maritimes asiatiques. Pour le contexte amont (origine méditerranéenne), voir Histoire et origine du figuier ; pour les sources textuelles classiques, Le figuier dans l’Antiquité gréco-romaine.

1. Croissant Fertile et Perse antique

[ÉTABLI] Le figuier (Ficus carica) trouve ses origines sauvages spontanées dans le Croissant Fertile élargi : Anatolie, Levant, Caucase méridional, plateau iranien, Asie centrale jusqu’au Pakistan-Inde. L’Iran (Perse) occupe une position pivot — à la fois zone d’origine sauvage probable (cf. Histoire et origine du figuier §1) et carrefour de diffusion vers l’Est et l’Inde.

[ÉTABLI] Baziar G., Jafari M., Sharifi Noori M., Samarfard S. (2018) dans HortScience ont analysé la diversité génétique des cultivars persans par traits morphologiques et marqueurs RAPD : confirmation d’une diversité variétale ancienne et structurée dans le sud de l’Iran (province du Fars, région d’Estahban), suggérant des épisodes de sélection anciens indépendants ou parallèles à ceux du bassin méditerranéen occidental.

[ÉTABLI] Variétés persanes notables dans l’histoire pomologique du Moyen-Orient :

  • ‘Sabz’ (= « vert » en persan) : variété de référence pour la production de figues séchées en Iran (région d’Estahban, principale zone iranienne). Zare H., Jalili H. (2020) documentent les protocoles modernes de récolte, séchage et conservation — continuité directe de pratiques pluri-millénaires (voir Récolte et conservation des figues).
  • ‘Roghani’, ‘Mathi’, autres cultivars persans : caractérisés morphologiquement (Baziar 2018).
  • F. carica subsp. afghanistanica : forme proche du F. carica commun en Afghanistan-Pakistan, parfois cultivée localement.

2. Diffusion en Asie centrale — preuves archéobotaniques

[ÉTABLI] L’archéobotanique des sites de la Route de la Soie apporte les preuves les plus directes de la diffusion du figuier vers l’Est. Spengler R.N., Maksudov F., Bullion E., Merkle A., Hermes T. (2018) dans PLOS ONE publient une étude majeure sur les cultures arboricoles de la Route de la Soie médiévale au site de Tashbulak (Uzbekistan, 9ᵉ-11ᵉ s. ap. J.-C.) :

  • Identification de plusieurs fruitiers méditerranéens dont le figuier, attestant la culture in situ en Asie centrale médiévale (et pas seulement le commerce de fruits séchés importés).
  • Confirmation que les routes caravanières ont transporté non seulement des denrées finies mais aussi des plants vivants (boutures) — diffusion biologique et non simplement commerciale.

[PROBABLE] La diffusion vers l’Asie centrale est probablement antérieure à la période islamique — vraisemblablement contemporaine de l’Empire perse achéménide (~550-330 av. J.-C.) puis renforcée par les routes hellénistiques et sassanides (3ᵉ s. av. J.-C. → 7ᵉ s. ap. J.-C.). L’archéobotanique pré-médiévale d’Asie centrale est encore lacunaire pour confirmer les dates précises.

3. Mongolie médiévale et import à Qara Qorum

[ÉTABLI] Rösch M., Fischer E., Märkle T. (2005) dans Vegetation History and Archaeobotany ont conduit des recherches archéobotaniques systématiques à Qara Qorum (Karakorum, capitale de l’Empire mongol, 13ᵉ-15ᵉ s. ap. J.-C.). Résultats clés :

  • Identification de plusieurs nutlets carbonisés de Ficus carica parmi les restes alimentaires des élites mongoles.
  • Distance d’origine probable : 1 600-3 200 km depuis les zones de production les plus proches (Turkestan, Cachemire, nord-ouest de l’Inde, nord de la Chine).
  • Co-occurrence avec Vitis vinifera (vigne) et Ziziphus jujuba (jujubier) — trio de fruits importés de luxe.

[ÉTABLI] La présence à Qara Qorum confirme que le figuier circulait massivement sur les routes caravanières du 13ᵉ siècle Empire mongol, à des distances très considérables. Le figuier est un produit de luxe alimentaire dans cet environnement steppique central-asiatique (parallèle direct avec le statut de luxe en Europe du Nord-Ouest médiévale documenté par van der Veen 2003, cf. Le figuier dans les monastères médiévaux §6c).

4. Chine — introduction à l’époque Tang

[ÉTABLI] Lianju W., Weibin J., Kai M., Zhifeng L., Yelin W. (2003) dans Acta Horticulturae synthétisent la production et la recherche sur le figuier en Chine. Selon les sources historiques chinoises et les travaux archéobotaniques :

  • Le figuier a été introduit en Chine au début de la dynastie Tang (7ᵉ siècle ap. J.-C., entre 618 et 907), via les routes caravanières d’Asie centrale.
  • Cultivation continue depuis cette époque, principalement à l’Ouest (Xinjiang) — zones climatiquement compatibles avec les besoins du figuier méditerranéen.
  • Xinjiang Zaohuang est aujourd’hui le cultivar dominant dans le bassin de l’Atushi (région autonome du Xinjiang, principale zone productrice chinoise).

[ÉTABLI] Yao L., Mo Y., Chen D., Feng T., Song S., Wang H. (2021) dans LWT ont caractérisé les composés aromatiques des figues séchées du Xinjiang par GC-MS et olfactométrie (voir Lexique organoleptique §8) — la β-damascenone est le composé-clé du caractère « rose-fruité » des dried figs blanches chinoises, partagé avec les figues séchées blanches grecques et turques. Convergence aromatique frappante entre les extrémités est et ouest de la diffusion méditerranéenne du figuier.

[PROBABLE] La production commerciale moderne en Chine reste récente : la culture systématique à grande échelle ne s’est développée qu’au cours des dernières décennies, malgré la présence millénaire des arbres. La Chine n’apparaît pas dans le top mondial FAOSTAT actuel (cf. Production mondiale FAO).

5. Japon — introduction Edo par les Portugais

[ÉTABLI] L’introduction du figuier au Japon est documentée comme maritime (et non terrestre par la Route de la Soie classique), apportée par les marins portugais au cours du 17ᵉ siècle (période Edo précoce) :

  • Origine immédiate : Penglai (Chine) sur la côte chinoise — d’où le nom japonais « Horaishi » (蓬萊柿) qui dérive de Penglai (蓬萊).
  • Diffusion initiale dans la région de Nagasaki (port d’entrée des marchands portugais) puis le long des côtes du Kyushu et de Honshu méridional.
  • Le Horaishi devient la variété traditionnelle dominante au Japon, cultivée jusqu’à aujourd’hui en plantations commerciales (préfectures de Hiroshima, Aichi, Fukuoka) et en ornementale dans les jardins privés.

[ÉTABLI] Mori K. et al. (2017) ont choisi le cultivar ‘Horaishi’ comme base du premier séquençage du génome de Ficus carica (voir Génome du figuier §2a). Ce choix reflète l’importance culturelle et la stabilité génétique du Horaishi dans la pomologie japonaise — son génotype reste un point d’ancrage de référence pour les études comparatives mondiales.

[PROBABLE] Des introductions tardives complémentaires (19ᵉ-20ᵉ siècles) ont apporté les variétés Masui Dauphine (probable introduction par missionnaires français vers 1900) et d’autres cultivars méditerranéens dans l’industrie japonaise moderne. L’industrie figuière japonaise contemporaine reste néanmoins dominée par le Horaishi pour les marchés traditionnels.

6. Structure génétique populationnelle asiatique

[ÉTABLI] Aradhya M.K., Stover E., Velasco D., Koehmstedt A. (2010) ont caractérisé par SSR la structure populationnelle mondiale de F. carica sur 194 accessions. Trois grands groupes génétiques principaux :

  • Méditerranée occidentale (Maroc, Espagne, sud France, Portugal).
  • Méditerranée orientale (Italie, Grèce, Turquie, Levant).
  • Asiatique (Iran, Afghanistan, Inde du Nord, parents sauvages).

Le groupe « Asiatique » correspond directement à l’aire de diffusion par la Route de la Soie. Aradhya et al. (2010) confirment un flux génétique significatif entre les trois groupes — cohérent avec les routes commerciales historiques (caravanières, maritimes) qui ont continûment échangé du matériel végétal.

[ÉTABLI] Bao Y., He M., Zhang C., Jiang S., Zhao L., Ye Z. et al. (2023) dans Frontiers in Plant Science ont mené une analyse génomique comparative intégrant des accessions chinoises de F. carica, confirmant la proximité génétique entre matériel méditerranéen et asiatique cultivé — héritage direct de la diffusion par les routes anciennes. Voir Génome du figuier §6.

7. Routes de diffusion — synthèse cartographique

[ÉTABLI] La diffusion du figuier vers l’Est emprunte plusieurs corridors géographiques distincts, échelonnés dans le temps :

PériodeCorridorVecteurTémoignage
~3000-1500 av. J.-C.Levant → Mésopotamie → PerseMigrations agricoles, échanges achéménides précocesTablettes assyriennes (~1000 av. J.-C.), continuité Tigre-Euphrate
~500 av. J.-C. - 200 ap. J.-C.Perse → Asie centrale (Bactriane, Sogdiane) → ouest chinoisRoutes hellénistiques, sassanides, HanÉvidence archéobotanique régionale, parents sauvages F. carica subsp. rupestris
~600-900 ap. J.-C.Asie centrale → Xinjiang → Chine intérieureDynastie Tang, marchands sogdiensSources textuelles chinoises (Lianju 2003)
~900-1100 ap. J.-C.Asie centrale médiévale (sites comme Tashbulak)Routes caravanières islamiquesArchéobotanique (Spengler 2018)
~1200-1500 ap. J.-C.Caravanes Mongol Empire → Qara QorumEmpire mongol, échanges Est-OuestArchéobotanique (Rösch 2005)
~1600-1700 ap. J.-C.Maritime Chine (Penglai) → Japon (Nagasaki)Marins portugaisIntroduction Horaishi (Mori 2017 sur cv.)

8. Perspectives de recherche

[INCERTAIN] Sujets ouverts en 2026 :

  • Archéobotanique pré-Tang en Chine : aucune étude systématique publiée sur les sites du nord-ouest chinois pré-7ᵉ s. — la date d’introduction réelle pourrait être antérieure à celle classiquement admise.
  • Phylogéographie haute résolution par SNP du matériel asiatique (Iran, Asie centrale, Xinjiang, Japon) : extension nécessaire des travaux SSR d’Aradhya 2010 (cf. SNP et diversité génétique du figuier).
  • Identification des routes maritimes complémentaires aux routes caravanières terrestres : peu étudiées pour la diffusion du figuier (Inde du Sud, golfe Persique, océan Indien).
  • Datation paléogénomique des restes archéobotaniques de Tashbulak, Qara Qorum, sites chinois Tang : aDNA pourrait préciser l’origine géographique exacte des matériels importés.
  • Histoire du Horaishi japonais : confirmation moléculaire de sa provenance Penglai par comparaison génétique avec les cultivars chinois actuels.

Voir aussi

Sources

  1. Lianju W., Weibin J., Kai M., Zhifeng L., Yelin W. (2003)The Production and Research of Fig (Ficus carica L.) in China. Acta Horticulturae 605 : 191-196. DOI : 10.17660/actahortic.2003.605.28

  2. Rösch M., Fischer E., Märkle T. (2005)Human diet and land use in the time of the Khans—Archaeobotanical research in the capital of the Mongolian Empire, Qara Qorum, Mongolia. Vegetation History and Archaeobotany 14(4) : 485-492. DOI : 10.1007/s00334-005-0074-y

  3. Aradhya M.K., Stover E., Velasco D., Koehmstedt A. (2010)Genetic structure and differentiation in cultivated fig (Ficus carica L.). Genetica 138(6) : 681-694. DOI : 10.1007/s10709-010-9442-3

  4. Mori K., Shirasawa K., Nogata H., Hirata C., Tashiro K., Habu T. et al. (2017)Identification of RAN1 orthologue associated with sex determination through whole genome sequencing analysis in fig (Ficus carica L.). Scientific Reports 7 : 41124. DOI : 10.1038/srep41124

  5. Baziar G., Jafari M., Sharifi Noori M., Samarfard S. (2018)Evaluation of Genetic Diversity among Persian Fig Cultivars by Morphological Traits and RAPD Markers. HortScience 53(5) : 613-619. DOI : 10.21273/hortsci11306-16

  6. Spengler R.N., Maksudov F., Bullion E., Merkle A., Hermes T., Frachetti M. (2018)Arboreal crops on the medieval Silk Road: Archaeobotanical studies at Tashbulak. PLOS ONE 13(8) : e0201409. DOI : 10.1371/journal.pone.0201409

  7. Zare H., Jalili H. (2020)Comparison of Dried ‘Sabz’ fig (Ficus carica cv. Sabz) Harvesting, Drying, Disinfection, and Storage Methods. International Journal of Fruit Science 20(sup3) : S1741-S1750. DOI : 10.1080/15538362.2020.1830918

  8. Yao L., Mo Y., Chen D., Feng T., Song S., Wang H. et al. (2021)Characterization of key aroma compounds in Xinjiang dried figs (Ficus carica L.) by GC-MS, GC-olfactometry, odor activity values, and sensory analyses. LWT 150 : 111982. DOI : 10.1016/j.lwt.2021.111982

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