Figgipedia
Atlas variétal du figuier
FR · EN
histoire_detaillee

Col de Dame : enquête sur un cou nommé en cinq langues

Fiabilité : haute

Col de Dame : enquête sur un cou nommé en cinq langues

En bref. « Col de Dame » n’est pas une variété mais un type : une figue reconnaissable à son long cou (sycone allongé, pédoncule fin). Ce trait a tant frappé qu’il a été baptisé indépendamment en cinq langues — français (Col de Dame), italien (Col di Signora), espagnol (Cuello de Dama), catalan (Coll de Dama) et kabyle (Bouankirk, « long cou »). Le nom est une métaphore baroque espagnole tardive posée sur un fond pomologique andalou plus ancien — mais l’Antiquité, pourtant prolixe sur les figues, ne nomme jamais ce cou. Une seule pièce est génotypée (DFIC #74 = la Maho baléare, clade 2), et elle révèle l’essentiel : le Col de Dame est le carrefour d’un réseau de familles — Bourjassotte, Violette de Bordeaux, Verte — et un pont vers une demi-douzaine d’autres.

Une figue qu’on reconnaît à sa silhouette, et cinq peuples qui, chacun dans sa langue, ont vu le même cou. Enquête à rebours du temps — de la jardinerie d’aujourd’hui jusqu’au silence d’al-Andalus — sur un nom qui, à force de remonter le fil, finit par dessiner toute une carte.


Il y a des figues qu’on identifie à l’œil, avant même de les goûter, à une silhouette : un sycone qui s’étire et se resserre en un cou étroit juste avant la queue. Cette forme a tant marqué les regards que, d’un bout à l’autre de la Méditerranée occidentale, des cultures qui ne se parlaient pas l’ont chacune baptisée d’après ce cou. C’est cette histoire — celle d’un cou bien plus que d’un clone — que nous allons remonter à l’envers, comme un enquêteur descend dans une fouille : strate par strate, du présent vers le silence, jusqu’à toucher le fond documentaire. Et au bout du voyage, surprise : ce cou solitaire se révélera le centre d’un réseau entier.

Strate 0 — le présent : un cou, cinq langues

Commençons par le fait le plus têtu, celui qui tient toute l’enquête. Le même geste de baptême s’est répété, partout, indépendamment. En français, Col de Dame (ou Col des Dames). En italien, Col di Signora. En espagnol, Cuello de Dama. En catalan, Coll de Dama. Et, plus inattendu, de l’autre côté de la Méditerranée, en kabyle : Bouankirk, que l’agronome Mann (1942) traduit littéralement par « long cou ». [ÉTABLI]

Cette convergence n’est pas une coquetterie de philologue : c’est la clé. Car si cinq cultures ont, séparément, vu puis nommé le même cou, c’est que « Col de Dame » désigne d’abord une forme — un type morphologique — et non une variété unique qui aurait voyagé sous des traductions. C’est l’exact contraire du cas Brown Turkey (un seul nom plaqué sur plusieurs arbres) : ici, plusieurs arbres distincts partagent une même forme, et donc un même surnom. Les pomologues du XIXᵉ siècle l’avaient déjà pressenti : Condit (1955) tient le blanc (référencé dès 1826) et le noir (entrée séparée, 1854) pour deux entités distinctes, et l’hypothèse dominante aujourd’hui reste celle de lignées différentes ayant convergé vers le type « col long » par la sélection humaine. [PROBABLE]

L’astuce de l’enquêteur. Quand un seul nom recouvre plusieurs choses, méfiance. Mais quand cinq noms indépendants, dans cinq langues, désignent le même trait anatomique, on ne tient pas une coïncidence : on tient une catégorie. « Col de Dame » est un nom-par-la-forme. Tout le reste de l’enquête découle de là.

On remonte le fil — le XIXᵉ siècle, première trace écrite

Descendons d’un cran dans le temps. La plus ancienne description nette que nous tenions n’est ni espagnole ni antique : elle est niçoise. En 1826, le naturaliste Risso décrit la variété sous le nom de « Figue des Dames » (qu’il latinise en Ficus carica domina) — et c’est de cette « Figue des Dames » que dérive notre « Col de Dame ». [ÉTABLI] Dès cette époque, le blanc générique et le noir (qui recevra son entrée propre en 1854) sont déjà tenus pour distincts. La métaphore est donc, à l’écrit, une affaire du XIXᵉ siècle — mais ses racines plongent plus bas.

Un détail, ici, fait le délice de l’enquêteur. Risso, pour appuyer sa description, renvoie à deux botanistes provençaux antérieurs, Garidel et Bernard — sauf qu’en y regardant de près, ceux-ci ne décrivaient pas du tout le Col de Dame, mais une autre figue, la Trompe-Cassaire, c’est-à-dire la Verte. [INCERTAIN] Fausse piste ? Pas tout à fait : nous verrons que la Verte est précisément l’un des plus proches voisins génétiques du Col de Dame. La confusion des anciens recoupait, sans le savoir, une vraie parenté.

Plus profond — la couche baroque espagnole

Si le nom français date du XIXᵉ, le moule d’où il sort est espagnol et plus ancien. La nomenclature ibérique du figuier se lit comme un sol stratifié : un fond romano-wisigothique (Higo, Negro, Blanco, Largo), un apport arabo-andalou médiéval (Mawasi, al-Aswad), puis une couche baroque, née de la créativité espagnole d’après la Reconquista (≈ XVᵉ-XVIIᵉ siècle). C’est de cette couche que sortent les noms-images : Cuello de Dama (« cou de dame »), mais aussi Bursotina (« petite bourse »), Pezón Rojo (« téton rouge »), et le catalan Coll de Senyora. [ÉTABLI]

Le nom « cou de dame » est donc espagnol moderne, puis calqué — recopié forme pour forme — vers le français, l’italien et le catalan. Voilà pourquoi cinq langues partagent la même métaphore : quatre d’entre elles l’ont traduite d’un même original ibérique, et la cinquième, le kabyle, l’a réinventée sur le même arbre. Le nom voyage par calque ; la forme, elle, était déjà là.

Le mur — al-Andalus, et le silence au-delà

Encore plus bas, la lumière baisse. L’Andalousie musulmane abritait la pomologie la plus savante du Moyen Âge méditerranéen. Ibn al-Awwam, agronome de Séville à la fin du XIIᵉ siècle, consacre dans son Kitab al-Filaha (« Livre de l’agriculture ») un long développement au figuier et décrit plusieurs dizaines de variétés cultivées en al-Andalus. Le substrat est là, immense — mais, prévient la critique moderne, « la plupart ne sont aujourd’hui identifiables que partiellement ». [INCERTAIN]

C’est ici qu’un enquêteur honnête pose sa lampe et s’arrête. Impossible de pointer un « Col de Dame » nommément avant la couche baroque. La profondeur réelle du type, c’est ce fond agronomique andalou — transmis à l’Europe latine par les traducteurs de Tolède, les ordres monastiques et le commerce méditerranéen — mais sans acte de naissance individuel. Al-Andalus est le plancher documentaire : en deçà, c’est le silence des sources, et l’on n’invente pas une généalogie pour combler un silence.

Faut-il tenter le saut jusqu’à Rome ? La tentation est forte, car l’Antiquité gréco-romaine est l’âge d’or documentaire de la figue : Théophraste décrit la caprification au IVᵉ siècle avant notre ère, Caton recommande six variétés, Pline l’Ancien en catalogue vingt-neuf dans sa Naturalis Historia — et c’est même son mot Carica qui donnera, dix-sept siècles plus tard, le nom d’espèce Ficus carica sous la plume de Linné. Mais — et le mur est net — aucun de ces auteurs ne nomme jamais une figue « à long cou » ou « de dame ». [ÉTABLI] Les Anciens classaient par origine (la Carica de Carie, l’Africana), par couleur ou par saison ; jamais par cette métaphore anatomique.

Le verdict de la fouille. On ne peut pas honnêtement pousser le Col de Dame dans l’Antiquité. Les figuiers sont millénaires ; le cou, comme nom, ne l’est pas. Loin d’affaiblir l’histoire, ce mur la confirme : un type ancien (andalou, peut-être plus vieux), mais un surnom tardif, né d’une métaphore baroque. L’ancienneté de l’arbre n’est pas l’ancienneté du nom — les confondre est l’erreur que toute cette enquête cherche à éviter.

Le voyage du cou — la carte de diffusion

Reprenons maintenant le fil dans le sens du temps, et regardons la géographie que dessine la traîne bibliographique du XIXᵉ-XXᵉ siècle. Elle épouse tout l’Occident méditerranéen.

Le foyer probable est espagnol : « widely distributed in southern France, and especially in Spain where it probably originated », note Condit d’après Mazières (1920). Le cœur en est catalan et baléare : on sèche la figue de longue date à Fraga (Lérida) — d’où le synonyme Fraga —, on la met en conserve à Barcelone, et on la vend, fraîche et sèche, sur les marchés de Palma, à Majorque.

C’est là, aux Baléares, que se noue le plus beau fil de l’enquête : celui qui relie l’archive au gène. Le pomologue majorquin Estelrich catalogue le Col de Dame en 1910 parmi les figues de son île ; sa tradition se prolonge aujourd’hui dans le conservatoire de Son Mut Nou (Majorque) ; et la seule accession génotypée de tout le cluster — DFIC #74, dans la collection de référence d’Aradhya (2010) — porte un nom… baléare : Maho, de Mahón, Minorque. [ÉTABLI] La preuve moléculaire du Col de Dame pointe vers une petite île.

Le cou poursuit sa route. En Italie du Sud, Guglielmi (1908) décrit le Col di Signora des Pouilles. De l’autre côté de la mer, en Kabylie, le Col de Dame Noir est, dit Condit, « widely grown in North Africa » : les Kabyles le nomment Bouankirk (« long cou »), mais aussi D’Abouch Takli — « sein de négresse » — et Abgait. Trois noms berbères pour une figue noire, tardive, à la peau si épaisse qu’on ne la sèche pas commercialement. [ÉTABLI] Et au passage, l’enquête remonte une branche que ni les bases ADN ni le grand public n’avaient gardée en mémoire : le Col de Dame est, aussi, une figue maghrébine.

À retenir. Cette carte n’est pas un arbre généalogique : c’est une carte de diffusion documentée. Origine ibérique probable, rayonnement vers le Roussillon et Nice, les Baléares, l’Italie du Sud et le Maghreb — mais la convergence des noms « cou » dans cinq langues plaide pour une part de re-création locale du type autant que pour une diffusion clonale unique. Plusieurs régions ont, indépendamment, distingué « la figue à long cou ».

Le coup de théâtre — un cou au carrefour de tout un réseau

Voici où l’enquête bascule, et où le Col de Dame cesse d’être une figue parmi d’autres pour devenir le centre d’une carte.

Une seule pièce du puzzle est solidement génotypée : Col de Dame #74, la Maho baléare. Mais son ADN ne tombe pas n’importe où — il épouse un voisinage précis, le Clade 2 d’Aradhya (2010), qu’elle partage avec trois familles que Figgipedia avait d’abord cartographiées séparément : la Bourjassotte Grise (#190), la Negronne / Violette de Bordeaux (#63) et la Verte. [ÉTABLI] Souvenez-vous de la fausse piste de Risso, qui confondait le Col de Dame avec la Verte : la confusion des anciens recoupait une vraie cousinerie de clade.

Et ce n’est que le début. Autour du Col de Dame rayonnent aussi des ponts historiques, tissés non par l’ADN mais par les noms et les monographes :

  • Panaché — Eisen et Condit nomment une Col di Signora Panachée : le cou existe aussi en version rayée, et ouvre sur la famille du panachage. [ÉTABLI]
  • Brunswick — Condit donne Col de Dame et Brunswick « similaires », pont réciproque vers le groupe Castle Kennedy. [PROBABLE]
  • Bordissot — la catalane Coll de Dama Bordissotenca serait une croisée Coll de Dama × Bordissot : un nœud qui amarre le cou à la grande famille catalane des couleurs. [INCERTAIN]
  • Kadota / Dottato — piège supplémentaire : en Estrémadure, le Cuello Dama Blanco a été identifié comme Kadota (Pereira 2020), c’est-à-dire une tout autre figue. Le cou attire les homonymes. [PROBABLE]

Mettez ces fils bout à bout et vous obtenez le méga-cluster : un méta-graphe où le Col de Dame occupe le carrefour, relié par le sang (clade 2) à la Bourjassotte, à la Violette de Bordeaux et à la Verte, et par les noms à la Panachée, à la Brunswick, à la Bordissot et à la Kadota. Une enquête partie d’un seul cou débouche sur la moitié de la collection.

Le piège. Tout, dans ce réseau, n’a pas la même solidité. Les liens de clade (Bourjassotte, Negronne, Verte) reposent sur l’ADN d’Aradhya 2010 — du solide. Les ponts de noms (Panaché, Brunswick, Bordissot, Kadota) reposent sur les monographes et les homonymies — précieux comme pistes, mais à confirmer génotype à l’appui. Sur la carte, les deux ne se dessinent pas du même trait : c’est exactement la frontière entre ce qu’on sait et ce qu’on suppose.

Ce que l’ADN ne dit pas (encore)

Soyons précis sur les limites, car c’est là que se juge une enquête honnête. Hors le #74 baléare, rien n’est génotypé. Les variantes de couleur (blanc, noir, gris) n’ont pas d’accession propre — le fameux Col de Dame Noir, vedette des collections, n’a jamais été séquencé. La branche catalane (Coll de Dama Gegantina, Roja, Bordissotenca) forme un groupe documenté par les bases amateurs, sans étude SSR dédiée. Et la branche castillane d’Estrémadure cache son homonyme-Kadota. [PROBABLE]

Autrement dit, la phrase qu’on aimerait écrire — « le Col de Dame Noir est un cousin de la Violette de Bordeaux » — reste une hypothèse de clade, vraisemblable mais non prouvée : le Noir n’étant pas génotypé, on le suppose tomber près de la VdB dans le clade 2, sans le démontrer. C’est une belle hypothèse. Ce n’est pas une preuve.

Coda — le cou traverse l’Atlantique

L’histoire ne s’arrête pas à la rive méditerranéenne. Au XVIᵉ siècle, les colons espagnols emportent le figuier vers le Nouveau Monde — Mexique, Pérou, puis Californie — et créolisent les noms au passage. Le Cuello de Dama appartient à ce stock ibérique exporté : le cou de dame a, lui aussi, traversé l’Atlantique. [PROBABLE] Reste à confirmer, génotype à l’appui, si les figues américaines qui en portent le nom sont la même plante ou un nouvel avatar du type. Là, l’enquête ne fait que commencer.

La leçon du cou

Le Col de Dame n’est pas une variété : c’est une forme que la Méditerranée a reconnue, distinguée et nommée en boucle, de Séville à la Kabylie en passant par Minorque, le Roussillon et les Pouilles. Sa carte n’est pas un arbre généalogique propre, mais le tissage de trois choses : une probable origine ibérique, des recréations locales du même type, et un voisinage génétique de clade qui en fait le carrefour de tout un réseau de familles.

Remonter ce cou à rebours du temps n’a exigé aucune découverte nouvelle — seulement de mettre les bons témoins dans la même pièce, de les écouter se contredire, et de savoir s’arrêter au bon endroit. C’est précisément ce que Figgipedia cherche à montrer : non pas trancher pour le plus joli récit, mais dire, à chaque cou, jusqu’où va la connaissance — et où commence le silence d’al-Andalus.

Sur Figgipedia : le méga-cluster Col de Dame

Cette enquête est le récit ; la preuve vit dans les fiches et les graphes. Le réseau complet — le cou au centre, ses cousins de clade et ses ponts — se parcourt en cliquant :


— Alexandre Do, pour Figgipedia


Pour aller plus loin

  • Risso, A. (1826). Histoire naturelle des principales productions de l’Europe méridionale. — « Figue des Dames » (Ficus carica domina), première description.
  • Audibert (1854) ; Hogg, R. (1866, 1884), The Fruit Manual. — entrées blanc / noir, Col di Signora Nero.
  • Eisen, G. (1888, 1901). The Fig. USDA Bulletin 9. — « Col des Dames = Col di Signora Bianca = Coll de Dama = Lucrezia » ; Col di Signora Panachée.
  • Guglielmi (1908). — Col di Signora des Pouilles ; possible Fico del Giammico.
  • Estelrich, P. (1910). La higuera y su cultivo en España. — Col de Dame parmi les figues de Majorque.
  • Mazières (1920), cité par Condit. — origine espagnole probable.
  • Mann (1942), cité par Condit. — Bouankirk (« long cou ») et noms kabyles.
  • Simonet et al. (1945) ; Montagnac (1952). — branche nord-africaine, caractère unifère.
  • Condit, I. J. (1955). Fig Varieties: A Monograph. Hilgardia 23(11). — entrées Col de Dame blanc et noir.
  • Ibn al-Awwam (fin XIIᵉ s.). Kitab al-Filaha. — pomologie figuière d’al-Andalus (substrat, non nominatif).
  • Aradhya, M. K., et al. (2010). Genetic structure and differentiation in cultivated fig. Genetica 138(6). — accession DFIC #74 (Maho), Clade 2.
  • Pereira, C., et al. (2020). Cuello Dama Blanco = Kadota (caractérisation moléculaire), Extremadura.
Suggestions automatiques

Pour aller plus loin

Fiches connexes par catégorie, mots-clés et liens curés