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biodiversite

Figuiers étrangleurs tropicaux

Fiabilité : haute

Figuiers étrangleurs tropicaux — cousins exotiques de F. carica

En bref. Les figuiers étrangleurs (F. macrophylla, F. benghalensis, F. religiosa…) sont des cousins exotiques de F. carica à comportement épiphyte initial puis étrangleur : germination dans le tronc d’un arbre-hôte, croissance des racines vers le sol, étouffement éventuel de l’hôte. Ils sont des espèces clés de voûte des forêts tropicales par leur fructification continue qui nourrit oiseaux et primates. Aucune fructification commerciale comparable à F. carica.

Définition biologique et délimitation taxonomique

[ÉTABLI] Les figuiers étrangleurs (strangler figs) désignent un ensemble écologique — et non taxonomique — d’espèces du genre Ficus qui adoptent un mode de vie hémiépiphyte primaire : la plante débute son cycle de vie sans contact avec le sol, en germant sur le tronc ou les branches d’un arbre hôte, puis envoie ultérieurement des racines aériennes vers le sol pour devenir autonome.

[ÉTABLI] Le mode étrangleur est concentré dans le sous-genre Urostigma (Berg & Corner 2005), pantropical et monoïque, qui regroupe environ 280 espèces dont la quasi-totalité des figuiers étrangleurs et des banians. Quelques espèces du sous-genre Sycomorus présentent aussi un comportement étrangleur facultatif (Athreya 1999 ; Putz & Holbrook 1989).

[ÉTABLI] L’ensemble n’est donc pas un groupe monophylétique : le caractère étrangleur a évolué plusieurs fois indépendamment au sein de Ficus, ce qui en fait un exemple classique de convergence évolutive.

Cycle de vie hémiépiphyte

[ÉTABLI] Cinq étapes biologiques caractéristiques (Putz & Holbrook 1989, Botanical Gazette ; Daniels & Lawton 1991, Selbyana) :

  1. Dispersion zoochore — graines extrêmement petites (0,5–1,5 mm) ingérées par oiseaux frugivores (toucans, calaos, oiseaux du paradis, pigeons impériaux) ou chauves-souris (Pteropus, Cynopterus, Artibeus) et déposées dans les fientes sur les branches ou les fourches d’arbres hôtes en hauteur.
  2. Germination épiphyte — la graine germe dans une accumulation d’humus, de mousses ou de débris organiques dans une fourche, une cicatrice ou un creux de l’écorce de l’hôte. Phase épiphyte courte (1–5 ans) avec croissance lente, accès à la lumière mais sécheresse permanente.
  3. Émission de racines aériennes — la plantule développe des racines longues et minces qui descendent verticalement le long du tronc de l’hôte. Croissance accélérée dès que la première racine touche le sol et accède aux nutriments du sol forestier.
  4. Encerclement et fusion — les racines aériennes successives s’anastomosent (fusionnent par soudure tissulaire) en formant un treillis dense qui enserre le tronc de l’hôte. Le tronc de l’hôte est progressivement comprimé, sa croissance secondaire empêchée, son phloème étranglé.
  5. Indépendance et émergence canopique — après plusieurs décennies, l’hôte meurt (par compression mécanique, ombrage du houppier, compétition racinaire au sol) et se décompose à l’intérieur du « faux tronc » creux du figuier. Celui-ci, désormais auto-portant, accède pleinement à la canopée et devient un arbre adulte autonome.

[ÉTABLI] Daniels & Lawton (1991) ont montré que les figuiers étrangleurs présentent plusieurs adaptations photosynthétiques spécifiques à leur phase de canopée : feuilles xérophytes coriaces (cuticule épaisse), métabolisme CAM facultatif chez certaines espèces (Ficus crassinervia), tolérance aux fortes irradiations.

Espèces étrangleuses notables

[ÉTABLI]

EspèceAire nativeParticularité remarquable
Ficus aurea Nutt.Floride, Caraïbes, MexiqueFiguier doré (golden fig), étrangleur emblématique des Everglades
Ficus citrifolia Mill.NéotropiqueÉtrangleur arboricole et rocailleux des Antilles
Ficus benghalensis L.Inde, PakistanBanian sacré, racines aériennes prolifiques formant des bosquets monoclonaux étendus
Ficus religiosa L.Inde, Asie SEArbre Bodhi (bouddhisme, hindouisme, jaïnisme), comportement étrangleur facultatif en milieu sauvage
Ficus macrophylla Desf. ex Pers.Australie est, Lord HoweMoreton Bay fig — étrangleur géant d’Australie, troncs cylindriques massifs
Ficus microcarpa L. f.Asie du SE, Australie tropicaleFiguier-laurier, ornemental pantropical, invasif à Hawaï et en Floride
Ficus virens AitonAsie du SE, AustralieÉtrangleur à feuilles caduques d’altitude
Ficus subcordata BlumeJava, SumatraÉtrangleur des forêts pluviales malayanes

Le rôle de pierre angulaire (keystone species)

[ÉTABLI] La synthèse mondiale de référence sur la fructivorie des figuiers a été publiée par Shanahan, So, Compton & Corlett (2001, Biological Reviews). Sur 260 espèces de Ficus documentées dans plus de 75 pays :

  • 1 274 espèces d’oiseaux et de mammifères consomment des figues, réparties en 523 genres et 92 familles, plus quelques reptiles et poissons.
  • Les familles aviaires les plus dépendantes des figuiers sont les Columbidae (pigeons), Psittacidae (perroquets), Pycnonotidae (bulbuls), Bucerotidae (calaos), Sturnidae (étourneaux) et Lybiidae (barbicans).
  • Les figuiers sont reconnus comme « le genre végétal le plus important pour les frugivores tropicaux ».

[ÉTABLI] Mécanismes écosystémiques qui font des Ficus étrangleurs des espèces clé de voûte :

  • Asynchronisme de fructification entre individus d’une même espèce et entre espèces sympatriques — il y a presque toujours au moins un Ficus en fruit dans une forêt tropicale, fournissant une ressource alimentaire continue, particulièrement précieuse pendant les saisons de disette (Lambert & Marshall 1991 ; Borges 2015).
  • Production massive : un seul gros banian peut produire des centaines de milliers de sycones par an.
  • Pollinisation spécialisée : chaque espèce de Ficus est pollinisée par une (ou très peu) espèces de guêpe Agaonidae spécifique, ce qui en fait des partenariats coévolutifs uniques (Cruaud et al. 2012, Systematic Biology).
  • Habitat structurel : les troncs creux des figuiers étrangleurs adultes abritent reptiles arboricoles, chauves-souris, oiseaux nicheurs, invertébrés.

[PROBABLE] Quelques études récentes (Gaylard et al. 2020, African Journal of Ecology) nuancent le statut keystone universel : certaines populations riveraines au Zimbabwe ne fournissent pas assez de fruits en saison sèche pour soutenir leur réputation de ressource refuge — le rôle keystone est donc contexte-dépendant et probablement variable selon la biomasse locale de Ficus.

Comparaison avec Ficus carica

[ÉTABLI] Ficus carica n’est pas étrangleur : son cycle de vie est terrestre dès la germination. Elle appartient au sous-genre Ficus (gynodioïque, tempéré-méditerranéen), distinct du sous-genre Urostigma qui concentre les étrangleurs. Les caractères communs restent : le sycone, le mutualisme avec Agaonidae (mais espèces différentes), la fructivorie majeure par oiseaux.

[ÉTABLI] Quelques populations sauvages méditerranéennes de F. carica sur falaises simulent superficiellement un comportement étrangleur par enchevêtrement racinaire dans les fissures rocheuses, mais sans jamais englober un arbre hôte vivant — le phénomène est purement lithophyte, pas hémiépiphyte.

Curiosités notables

[ÉTABLI] - Great Banyan du Jardin botanique de Howrah (Calcutta, Inde) : un seul individu de F. benghalensis, environ 250 ans, couvrant 1,5 hectare au sol avec plus de 3 300 racines aériennes ayant formé autant de troncs auxiliaires. Plante individuelle parmi les plus étendues au monde.

  • Thimmamma Marrimanu (Anantapur, Andhra Pradesh) : autre banian géant, ~550 ans, ~2,1 ha de couverture (Limca Book of Records).
  • Ficus microcarpa envahissant : introduit comme arbre d’ornement dans de nombreuses régions tropicales et subtropicales, devenu envahissant à Hawaï (autochtone unique de la sous-espèce nipponnée arrivée par mer ?), à Bermudes, en Floride du Sud, et dans certaines villes méditerranéennes où l’introduction de son pollinisateur (Eupristina verticillata) lui a permis de naturaliser depuis les années 1980.
  • Ficus religiosa à Anuradhapura (Sri Lanka) : le Sri Maha Bodhi, planté en 288 av. J.-C. à partir d’une bouture du Bodhi original de Bodh Gaya, est considéré comme l’arbre planté avec date connue le plus ancien au monde encore vivant.

Voir aussi

Sources

  1. Putz F. E., Holbrook N. M. (1989)Strangler fig rooting habits and nutrient relations in the Llanos of Venezuela. American Journal of Botany 76(6) : 781–788. DOI : 10.1002/j.1537-2197.1989.tb12159.x
  2. Daniels J. D., Lawton R. O. (1991)Habitat and host preferences of Ficus crassiuscula, a Neotropical strangling fig of the lower-montane rain forest. Journal of Ecology 79(1) : 129–141. DOI : 10.2307/2260789
  3. Shanahan M., So S., Compton S. G., Corlett R. (2001)Fig-eating by vertebrate frugivores: a global review. Biological Reviews 76(4) : 529–572. DOI : 10.1017/S1464793101005760
  4. Berg C. C., Corner E. J. H. (2005)Moraceae : Ficeae. Flora Malesiana, Series I, Volume 17, Part 2. National Herbarium of the Netherlands, Leiden. ISBN : 90-71236-61-5
  5. Lambert F. R., Marshall A. G. (1991)Keystone characteristics of bird-dispersed Ficus in a Malaysian lowland rain forest. Journal of Ecology 79(3) : 793–809. DOI : 10.2307/2260668
  6. Cruaud A., Rønsted N., Chantarasuwan B. et al. (2012)An extreme case of plant-insect codiversification: figs and fig-pollinating wasps. Systematic Biology 61(6) : 1029–1047. DOI : 10.1093/sysbio/sys068
  7. Gaylard A., Owen-Smith N., Redfern J. (2020)Few figs for frugivores: Riparian fig trees in Zimbabwe may not be a dry season keystone resource. African Journal of Ecology 58(4) : 750–759. DOI : 10.1111/aje.12773
  8. Athreya V. R. (1999)Light or presence of host trees: which is more important for the strangler fig? Journal of Tropical Ecology 15 : 589–602. DOI : 10.1017/S0266467499001029
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