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pollinisation

Blastophaga psenes — la guêpe pollinisatrice du figuier

Fiabilité : haute

Blastophaga psenes — la guêpe pollinisatrice du figuier

En bref. Blastophaga psenes L. est la guêpe pollinisatrice obligatoire du figuier dans sa biologie sauvage. Microhyménoptère (~1,5 mm) au cycle co-évolué sur 80 millions d’années avec Ficus carica : femelles ailées passent leur vie à l’intérieur du syconium, pondent dans les mamme et profichi du caprifiguier, transportent le pollen aux figues Smyrne. Aussi vecteur de l’endosepsis (champignons Fusarium). Pour le geste cultural, voir caprification.

Fiche organisme. Pour le geste cultural (caprification industrielle) et la typologie pomologique qui en découle, voir caprification et capripollinisation-industrielle.

1. Identité taxonomique et morphologie

[ÉTABLI] Blastophaga psenes (Linnaeus, 1758) est un hyménoptère minuscule de la super-famille des Chalcidoidea et de la famille des Agaonidae, les « guêpes des figues ». L’espèce a été décrite par Linné sous le nom de Cynips psenes puis transférée au genre Blastophaga érigé par Gravenhorst en 1829. C’est le pollinisateur strictement spécifique de Ficus carica, et le seul Agaonidae présent à l’état naturel dans le bassin méditerranéen.

[ÉTABLI] Morphologie d’adulte :

  • Femelles ailées, ~1,8–2 mm, corps noir luisant, antennes coudées avec une apophyse caractéristique, ovipositeur long et fin. Capables de vol actif sur quelques dizaines à centaines de mètres.
  • Mâles aptères (sans ailes), ~1,3–1,5 mm, corps trapu jaune-roux, mandibules développées pour creuser un tunnel de sortie dans la paroi du sycone à destination des femelles. Ne quittent jamais le sycone natal.

[ÉTABLI] La famille des Agaonidae regroupe environ 800 espèces décrites, chacune en principe associée à une espèce de Ficus sur les ~800 espèces du genre — pattern qui a longtemps soutenu l’hypothèse d’une co-spéciation stricte, désormais reconsidérée (cf §6) [3][7].

2. Cycle de vie — trois générations, jamais quatre

[ÉTABLI] Le cycle annuel de B. psenes est intégralement inféodé aux trois cohortes successives de sycones du caprifiguier : mamme (hivernantes), profichi (printemps) et mammoni (été). Le détail du calendrier et des relations entre cohortes et figuiers domestiques (Smyrna, San Pedro) est développé dans caprification §2.

[ÉTABLI] Spécificité notable pour B. psenes : c’est l’adulte qui hiverne dans les mamme, pas la pupe — comportement minoritaire chez les Agaonidae tropicaux dont la plupart vivent dans des conditions sans saisonnalité marquée. L’adulte adulte est protégé par la paroi du sycone et la résistance au froid des sycones-mamme attachés à la branche, ce qui définit la limite thermique de l’espèce (§5).

3. Mâles aptères et compétition entre frères

[ÉTABLI] Le dimorphisme sexuel extrême (femelle ailée vs mâle aptère) est partagé par toute la sous-famille des Agaoninae. Il s’explique par l’écologie de la reproduction : les mâles éclosent dans un sycone clos contenant plusieurs centaines de leurs sœurs non-fécondées, qu’ils fécondent in situ avant que celles-ci ne s’envolent par le tunnel d’évasion que les mâles ont creusé. Aucune sélection pour le vol n’opère sur eux ; au contraire, la sélection retient l’investissement morphologique dans les mandibules creusantes et la fécondité.

[ÉTABLI] Le système conduit à une sex-ratio fortement biaisée en faveur des femelles, prédiction théorique posée par Hamilton (1967) sous le nom de local mate competition : quand les mâles d’une fratrie se font concurrence pour féconder leurs sœurs et que celles-ci ne dispersent qu’après accouplement, l’optimum darwinien pour la mère est de produire juste assez de fils pour féconder ses filles. Les Agaonidae, et B. psenes en particulier, sont parmi les cas-école qui ont validé empiriquement cette théorie.

[INCERTAIN] La sex-ratio exacte rapportée pour B. psenes varie selon les études (typiquement 5 à 15 % de mâles), influencée par la densité de fondatrices co-occupant un même sycone, mais aucune publication peer-reviewed récente n’a, à notre connaissance, consolidé une moyenne fiable à l’échelle du bassin méditerranéen.

4. Trouver son hôte : un signal chimique de quatre molécules

[ÉTABLI] La femelle de B. psenes émerge sans avoir vu son hôte futur ; elle doit le retrouver à distance grâce à des composés organiques volatils (COV) émis par le sycone réceptif. Proffit et al. (2020), par tests d’olfactométrie en Y-tube couplés à l’électro-antennographie, identifient cinq COV actifs sur les antennes de la femelle de B. psenes émis par les figues réceptives de F. carica, et démontrent que seul un mélange précis de quatre d’entre eux reproduit l’attractivité de l’odeur naturelle complète — une variation de quelques pourcents dans les proportions suffit à supprimer l’attraction [1].

[ÉTABLI] Cao et al. (2023), en élargissant l’étude à huit variétés du nord du Maroc, montrent que les profils de COV totaux diffèrent fortement entre cultivars, mais que les proportions relatives des quatre molécules attractives sont conservées d’une variété à l’autre. La diversification anthropique de F. carica n’a donc pas dégradé le signal de reconnaissance par le pollinisateur — propriété évolutivement stable [2].

[PROBABLE] Le résultat éclaire une question pratique : pourquoi les cultivars très divers (Smyrna, San Pedro, Commun, et leurs centaines de cultivars locaux) attirent-ils tous B. psenes avec une efficacité comparable ? Le signal-clé n’est pas le bouquet aromatique global (qui sert au discriminant sensoriel humain) mais une sous-signature olfactive dont la sélection naturelle a maintenu la stabilité dans toute la lignée carica.

[INCERTAIN] L’effet potentiel des stress environnementaux (chaleur, sécheresse, ozone troposphérique) sur la stabilité de ce signal n’est encore que partiellement étudié. Les rares données disponibles suggèrent qu’une exposition aiguë à l’ozone diminue la motilité des guêpes en vol mais n’éclairent pas l’altération éventuelle du signal-source. Question ouverte à suivre dans le contexte du changement climatique.

5. Longévité, vol et limites thermiques

[ÉTABLI] La femelle de B. psenes a une durée de vie post-émergence extrêmement courte : 5–8 jours en laboratoire à conditions contrôlées, mais seulement 1–2 jours en conditions naturelles, sous l’effet combiné de la dépense énergétique du vol, de la prédation, de la déshydratation et de la perte d’ailes consécutive à l’entrée dans le sycone-hôte. La fenêtre temporelle pendant laquelle une cohorte de fondatrices doit trouver, atteindre et féconder des sycones réceptifs est donc de l’ordre de 24 à 48 heures [d’après Kjellberg et al. série ; synthèse Weiblen 2002 — réf. 6].

[ÉTABLI] La distance de vol effective est de l’ordre de quelques dizaines à quelques centaines de mètres dans des conditions favorables (vents faibles, humidité, température 22–30 °C). Au-delà de ~500 m, la probabilité d’atteindre un sycone-hôte spécifique chute rapidement, ce qui dimensionne la distance maximale entre caprifiguier et figuier femelle dans un verger commercial (~50–100 m, cf caprification §4).

[ÉTABLI] Limites thermiques : les guêpes ne volent pas sous ~15 °C ou par pluie, et la survie hivernale des adultes dans les mamme est compromise par les hivers froids prolongés (gels persistants en-dessous de -5 à -10 °C). Cette double contrainte définit la présence stable de B. psenes : essentiellement le bassin méditerranéen, les zones sub-tropicales d’Asie occidentale (Iran, Turquie, Caucase), la Californie centrale (depuis l’introduction de Roeding en 1899), l’Australie tempérée et quelques poches sud-américaines.

[PROBABLE] L’aire stable de B. psenes s’étend vers le nord en Europe depuis 2010 environ — observations sporadiques mais répétées en France méridionale, en plaine du Pô, voire ponctuellement plus au nord. Lien à corroborer avec le réchauffement climatique mais aucune publication peer-reviewed systématique n’a, à notre connaissance, cartographié cette expansion (cf zones-usda-rusticite).

6. Phylogénie et co-diversification avec Ficus

[ÉTABLI] Cruaud et al. (2012), à partir de séquences multilocus sur 200+ espèces d’Agaonidae, datent le couple Ficus/Agaonidae à environ 75 millions d’années et reconstruisent l’histoire des co-divergences entre clades fig et clades wasp à travers les radiations tertiaires [3]. B. psenes appartient à la sous-famille des Agaoninae (Agaoninae stricto sensu), genre Blastophaga, qui regroupe une vingtaine d’espèces dispersées en Méditerranée, en Asie centrale et en Asie de l’Est, chacune associée à une espèce de Ficus de la section Ficus sensu Berg.

[ÉTABLI] Wang et al. (2021), sur génomes complets de 15 espèces de Ficus, démontrent que l’hybridation et l’introgression sont fréquentes dans l’histoire du genre — ce qui implique côté pollinisateur des changements d’hôte (host-switches) répétés [7]. Le modèle « 1 figuier = 1 pollinisateur strictement co-spécifié » est désormais remplacé par un modèle plus diffus où des guêpes opportunistes peuvent occasionnellement passer d’un Ficus à l’autre, avec parfois introgression génétique côté plante. Pour F. carica / B. psenes spécifiquement, la spécificité reste très étroite, mais le cadre théorique n’est plus celui d’une exclusivité absolue.

7. Spécificité, ratés et écarts au modèle

[ÉTABLI] Anstett, Hossaert-McKey & Kjellberg (1997) ont synthétisé les conflits d’intérêt structurants du mutualisme : la guêpe est sélectionnée pour pondre dans toutes les fleurs femelles atteignables (ce qui détruit les graines), le figuier pour limiter cette ponte tout en assurant la pollinisation [4]. La résolution chez F. carica / B. psenes est radicale et fonctionne par séparation physique : la guêpe pond exclusivement dans le caprifiguier (fonction reproductive), pollinise par déception le figuier femelle (fonction nourricière), et ne se rend pas compte du sort qui l’attend (longueur de style empêchant la ponte) — c’est ce qu’on appelle parfois une « pollinisation par leurre » (pollination by deceit).

[ÉTABLI] Des espèces du genre Schistonchus (nématodes parasites) sont connues pour parasiter B. psenes dans les caprifigues du bassin méditerranéen [étude Nematologica 1992, DOI 10.1163/187529292x00180]. La charge parasitaire peut localement réduire la population de fondatrices et affecter la régularité de la pollinisation, sans qu’il existe de seuil de préoccupation économique documenté à ce jour [INCERTAIN].

8. Rôle dans la propagation des viroses du figuier

[INCERTAIN] B. psenes n’est pas reconnue comme vecteur biologique du complexe Fig Mosaic Disease (FMV, FLMaV, FLV) qui est véhiculé en champ par l’ériophyide Aceria ficus (cf fig-mosaic-virus). Le rôle indirect du caprifiguier comme réservoir viral systémique dans le verger reste en revanche bien documenté (cf caprification §7). Les mouvements d’guêpes entre arbres ne paraissent pas, en l’état des connaissances peer-reviewed, transmettre directement le virus, mais cette question n’a pas fait l’objet d’études spécifiques récentes — il s’agit d’un angle mort de la littérature.

9. Conservation et fragilités

[ÉTABLI] B. psenes dépend strictement de la disponibilité d’une trame continue de caprifiguiers dans un rayon de quelques centaines de mètres. L’abandon agricole de l’arboriculture méditerranéenne ou la conversion à des cultivars Commun parthénocarpiques (qui n’ont plus besoin de caprification) entraîne l’effondrement local des populations de B. psenes sans qu’aucun mécanisme compensatoire ne joue. Le cas de l’Italie du Sud et du Maghreb est documenté : Saddoud Debbabi et al. (2015) trouvent une diversité génétique très réduite dans les accessions de caprifigs tunisiens, suggérant une érosion progressive [9].

[PROBABLE] Les pollutions atmosphériques (ozone troposphérique notamment) interfèrent avec la perception olfactive et la motilité du vol — point soulevé par plusieurs travaux récents sur la pollinisation en zones urbaines/périurbaines, mais sans seuil opérationnel établi pour B. psenes sur F. carica spécifiquement [INCERTAIN].

Voir aussi

Sources

  1. Proffit M., Lapeyre B., Buatois B., Deng X., Arnal P., Gouzerh F., Carrasco D. & Hossaert-McKey M. (2020)Chemical signal is in the blend: bases of plant-pollinator encounter in a highly specialized interaction. Scientific Reports 10 : 10071. DOI : 10.1038/s41598-020-66655-w

  2. Cao L., Hmimsa Y., El Fatehi S., Buatois B., Dubois M.P., Le Moigne M., Hossaert-McKey M., Aumeeruddy-Thomas Y., Bagnères A.G. & Proffit M. (2023)Floral scent of the Mediterranean fig tree: significant inter-varietal difference but strong conservation of the signal responsible for pollinator attraction. Scientific Reports 13 : 5642. DOI : 10.1038/s41598-023-32450-6

  3. Cruaud A., Rønsted N., Chantarasuwan B., Chou L.S., Clement W.L., Couloux A. et al. (2012)An Extreme Case of Plant–Insect Codiversification: Figs and Fig-Pollinating Wasps. Systematic Biology 61(6) : 1029–1047. DOI : 10.1093/sysbio/sys068

  4. Anstett M.C., Hossaert-McKey M. & Kjellberg F. (1997)Figs and fig pollinators: evolutionary conflicts in a coevolved mutualism. Trends in Ecology & Evolution 12(3) : 94–99. DOI : 10.1016/S0169-5347(96)10064-1

  5. Kjellberg F., Gouyon P.-H., Ibrahim M., Raymond M. & Valdeyron G. (1987)The Stability of the Symbiosis Between Dioecious Figs and Their Pollinators: A Study of Ficus carica L. and Blastophaga psenes L. Evolution 41(4) : 693–704. DOI : 10.1111/j.1558-5646.1987.tb05846.x

  6. Weiblen G.D. (2002)How to Be a Fig Wasp. Annual Review of Entomology 47 : 299–330. DOI : 10.1146/annurev.ento.47.091201.145213

  7. Wang G., Zhang X., Herre E.A., McKey D., Machado C.A. et al. (2021)Genomic evidence of prevalent hybridization throughout the evolutionary history of the fig-wasp pollination mutualism. Nature Communications 12 : 718. DOI : 10.1038/s41467-021-20957-3

  8. Hamilton W.D. (1967)Extraordinary sex ratios. Science 156(3774) : 477–488. DOI : 10.1126/science.156.3774.477 (cadre théorique « local mate competition » fondamental pour comprendre la sex-ratio biaisée des Agaonidae).

  9. Saddoud Debbabi O. et al. (2015)Analysis of genetic diversity of Tunisian caprifig (Ficus carica L.) accessions using simple sequence repeat (SSR) markers. Hereditas 152 : 2. DOI : 10.1186/s41065-015-0002-9 (illustrant l’érosion génétique des populations de caprifiguiers et, indirectement, des hôtes de B. psenes).

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