Programmes de breeding modernes du figuier
Fiabilité : haute
Programmes de breeding modernes du figuier
En bref. Les programmes formels de breeding du figuier sont peu nombreux dans le monde : six équipes publient régulièrement — LSU AgCenter (USA, le plus actif depuis 1950, ~10 cultivars publiés), Texas A&M (Alma 1975, hybride × F. palmata), CREA-OFA Caserta (Italie), TAGEM Erbeyli (Turquie, Sari Lop industriel), NARO (Japon, F. erecta contre Ceratocystis) et INRAE-CIRAD (France, génétique moléculaire). Les approches modernes combinent la sélection assistée par marqueurs SSR/SNP, l’identification précoce du sexe via FcRAN1/FcAG, l’hybridation interspécifique pour la résistance (F. erecta, F. palmata) et — encore expérimentale — l’édition génétique CRISPR. Le cycle classique de breeding (croisement → semis → fructification → évaluation → publication) prend 7-12 ans ; les marqueurs moléculaires le réduisent à 3-5 ans.
1. Cadrage — pourquoi peu de programmes de breeding du figuier ?
[ÉTABLI] Quatre raisons structurelles expliquent le faible nombre de programmes de breeding formels :
- Multiplication clonale facile : le bouturage fixe instantanément n’importe quelle mutation somatique remarquable. Beaucoup de variétés historiques sont issues de sélection clonale (mutation de bourgeon repérée par un cultivateur attentif) plutôt que de croisement formel.
- Caprification exigeante : le croisement formel nécessite la pollinisation contrôlée via Blastophaga psenes (cf. fiche Coévolution figuier-Blastophaga). Cette contrainte logistique limite les programmes aux institutions disposant d’une caprifiguière dédiée.
- Marché de niche : le figuier reste un fruit secondaire en volumes mondiaux (~1,3 Mt/an, FAO 2022) par rapport à la pomme (~95 Mt) ou la banane (~120 Mt). Les budgets de R&D suivent.
- Cycle long : 7-12 ans de la graine au premier verdict pomologique solide, par opposition aux 2-4 ans des annuelles modèles.
2. Programmes actifs — six équipes publiantes
2.1 LSU AgCenter (Louisiana State University) — programme historique le plus prolifique
[ÉTABLI] Le programme breeding du LSU AgCenter est le programme fig le plus actif au monde depuis ~1950, démarré sous la direction du Pr Ed O’Rourke. Après une période dormante, il a été relancé dans les années 1990 sous la direction de Charles E. Johnson.
Climat cible : Sud-Est des États-Unis, subtropical humide (pluies estivales fréquentes). Critères de sélection majeurs :
- Œil fermé (closed eye) → résistance aux pluies à maturation (limite endosepsis et souring).
- Rusticité hivernale modérée (zones USDA 7-9).
- Productivité et régularité de fructification.
- Qualité gustative (sucres, arômes, texture).
- Résistance aux maladies foliaires dans climat humide.
Cultivars publiés : LSU Purple (1991), LSU Gold (1995, publication HortScience 2005), Tiger (2007, striped jaune-vert), Champagne (2007, intérieur or-caramel), O’Rourke (2007, publication HortScience 2010), Scott’s Black (~2015), LSU Improved Celeste, et d’autres en évaluation.
2.2 Texas A&M AgriLife
[ÉTABLI] Programme historique :
- Alma (1975) — croisement femelle Vernino (100 % F. carica) × mâle Hamma Caprifig (50 % F. palmata), donnant un cultivar à 25 % F. palmata. Œil très fermé, excellente performance en climat chaud et humide du Sud-Est USA.
- Adaptation aux climats chauds-secs du Texas (variétés sélectionnées en station Stephenville, Wintergarden).
- Recherche continue sur tolérance à la sécheresse et à la chaleur estivale (relier les programmes Texas avec les études écophysiologiques tunisiennes et marocaines récentes — Ammar 2019, 2022 ; Elmeknassia 2025, cf. fiche Physiologie du stress hydrique).
2.3 CREA-OFA Caserta (Italie, ex CRA-FRC)
[ÉTABLI] Le Centro di Ricerca per l’Olivicoltura, Frutticoltura e Agrumicoltura — Caserta porte le programme italien :
- Caractérisation moléculaire de la collection italienne (équipe Mascagni / Giordani / Usai à Pise et Florence, productrice des assemblages Dottato 2020 et 2025).
- Programmes de sélection variétale dans les Pouilles, Calabre, Sicile.
- Publications sur le germplasme des Pouilles (caractérisation SSR multiples accessions historiques régionales).
2.4 TAGEM Erbeyli (Turquie)
[ÉTABLI] La station de recherche d’Erbeyli (Aydin, Turquie) du ministère turc de l’Agriculture (TAGEM) est l’institution de référence mondiale pour la filière figue sèche industrielle :
- Focus sur Sari Lop (Smyrne) — base de l’industrie turque (>60 % de la production mondiale de figues sèches).
- Recherche poussée sur la caprification (optimisation des ratios caprifiguier/figuier de production, sélection de caprifigueras).
- Programmes d’amélioration du calibre et de la tenue au séchage (aptitude aux longs cycles solaires, résistance aux moisissures de séchage).
2.5 NARO (Japon)
[ÉTABLI] L’Institut national de la recherche agronomique et alimentaire (NARO) porte deux axes majeurs :
- Porte-greffes résistants à Ceratocystis ficicola : programme historique d’hybridation interspécifique avec Ficus erecta (espèce sauvage japonaise) qui porte une résistance native. Aboutissement : Reikodai 1 go (~2020), enregistré comme porte-greffe résistant. Shirasawa et al. (2020) publient l’assemblage du génome de F. erecta, qui accélère le breeding par marqueurs.
- Sélection variétale Masui Dauphine optimisée et autres cultivars japonais (recherche de chair sucrée style Toyomitsuhime, calibres premium).
2.6 INRAE-CIRAD France
[ÉTABLI] La recherche française se concentre sur :
- Conservation et caractérisation moléculaire des collections (Sophia Antipolis, Bordeaux Cestas).
- Génétique moléculaire : équipe Bouhadida / Khadari / Roger au CIRAD-INRAE Montpellier, autrice de plusieurs études fondatrices sur le germplasme méditerranéen (SSR, structure de la diversité, authentification AOP).
- Pas de programme actif de création variétale au moment de la rédaction : la focale est plutôt sur la caractérisation des cultivars existants et la conservation patrimoniale.
3. Approches modernes — au-delà du croisement classique
3.1 Sélection assistée par marqueurs (SAM)
[ÉTABLI] La SAM consiste à utiliser des marqueurs moléculaires (SSR microsatellites, SNP nucléaires) liés à des traits désirés pour pré-sélectionner les jeunes semis avant la première fructification. Elle réduit le cycle de breeding de 7-12 ans à 3-5 ans.
Marqueurs opérationnels chez le figuier :
- Détermination précoce du sexe : marqueurs FcRAN1 (Mori 2017) puis FcAG plus efficace (Mori 2021), avec déséquilibre de liaison redéfini par Ikegami 2024. Identification mâle/femelle dès la plantule.
- Résistance Ceratocystis : marqueur dérivé de l’assemblage F. erecta (Shirasawa 2020), opérationnel pour le programme NARO.
3.2 Hybridation interspécifique
[ÉTABLI] Deux lignées historiques opérationnelles :
- F. carica × F. palmata → cultivars commerciaux : Alma (1975) et la lignée “Palmata Hybrid” diffusée par certaines pépinières spécialisées.
- F. carica × F. erecta → résistance Ceratocystis transférée par rétro-croisements multi-générationnels. Aboutissement Reikodai 1 go au Japon.
[PROBABLE] Une troisième lignée potentielle vers F. johannis ou F. pseudocarica (proches voisines de F. carica dans le sous-genre Ficus) reste à explorer pour la rusticité ou la résistance au gel.
3.3 Induction de parthénocarpie
[ÉTABLI] Cui et al. (2018, BMC Plant Biology) ont démontré qu’une application de GA₃ à l’anthèse sur la main crop des figuiers San Pedro déclenche une parthénocarpie inductible. Les gènes-clés (régulation négative GA2ox, BAS1, NCED, ACO ; régulation positive ABA 8’-hydroxylase, AUX/IAA) sont des cibles potentielles pour un breeding moléculaire de la parthénocarpie persistante chez les types Smyrne et San Pedro — ce qui les libérerait de la dépendance à la caprification (cf. fiche Hormones végétales).
3.4 Édition génétique (CRISPR)
[INCERTAIN] Au moment de la rédaction (mai 2026), aucun cultivar de figuier issu de l’édition CRISPR n’a été publié. La recherche pré-clinique cible cependant :
- Désactivation de gènes de sensibilité au FMV (eIF4E orthologues, eIF iso4E).
- Modification ciblée des gènes de parthénocarpie identifiés par Cui 2018 et Sharif 2022.
- Édition pour tolérance Ceratocystis sur fond F. carica (alternative à l’introgression F. erecta).
Le cadre réglementaire européen sur le NBT (New Breeding Techniques) reste un facteur limitant majeur pour la diffusion en Europe.
3.5 Pan-génomique et phénotypage à haut débit
[ÉTABLI] L’assemblage de plusieurs génomes chromosome-level publiés entre 2017 et 2025 (Mori 2017, Usai 2020 et 2025, Bao 2023, Plant Communications 2025) ouvre la voie à une lecture moléculaire de la diversité variétale et à l’identification de traits cibles (anthocyanes via FcANS/FcCHS10, psoralène via FcMS, tolérance hydrique via FcJA2). Cf. fiche Pan-génomique de Ficus carica pour le détail.
4. Cycle de breeding type chez le figuier
[ÉTABLI] Le cycle classique sans marqueurs :
| Étape | Durée | Méthode |
|---|---|---|
| Croisement contrôlé (caprification) | ~3 mois | Saison estivale, parents pré-sélectionnés |
| Germination et croissance juvénile | 1-2 ans | Serre + transition pleine terre |
| Première fructification | 3-5 ans | Évaluation visuelle préliminaire |
| Stabilisation et évaluation pomologique | 5-8 ans | Multi-environnements, calibre, sucres |
| Tests réplicas régionaux | 7-10 ans | Multi-stations, multi-saisons |
| Publication + enregistrement variétal | 10-12 ans | HortScience, ASHS, organismes nationaux |
[ÉTABLI] Avec la SAM précoce (sexe + résistance Ceratocystis + marqueurs parthénocarpie), le cycle peut être ramené à 3-5 ans pour la pré-sélection sur les caractères ciblés, 7-9 ans pour la publication formelle.
5. Études fondatrices de génétique des progénies
[ÉTABLI] Une étude récente (Gender Identification, Phenotypic Variation, and Heritability in F1 Fig Progenies Derived from a Controlled Cross, Tropical Plant Biology 2025, DOI 10.1007/s12042-025-09449-6) caractérise la structure d’héritabilité des principaux traits agronomiques (calibre, couleur de pulpe, ouverture de l’œil, vigueur, précocité) dans une descendance F1 contrôlée. Résultats utiles à toute équipe lançant un programme breeding :
- L’héritabilité au sens large est forte pour la couleur de pulpe et l’ouverture de l’œil (potentiel de gain rapide par sélection).
- Elle est plus faible pour la précocité de récolte (forte interaction génotype × environnement).
6. Perspectives 2026-2030
[PROBABLE] Trois jalons attendus :
- Premiers cultivars CRISPR FMV-résistants publiés (probable Japon ou USA hors UE).
- Cultivar méditerranéen issu de croisement F. carica × F. johannis pour rusticité au gel.
- Pan-génome consensus opérationnel comme support de SAM multi-traits (résistance + précocité + parthénocarpie).
Voir aussi
- Pan-génomique de Ficus carica
- Cytogénétique du figuier
- Culture in vitro et micropropagation
- Hormones végétales du figuier
- Coévolution figuier-Blastophaga
- Phylogénie du genre Ficus
Sources
- Mori K., Shirasawa K., Nogata H. et al. (2017) — Identification of RAN1 orthologue associated with sex determination through whole genome sequencing analysis in fig (Ficus carica L.). Scientific Reports 7:41124. DOI : 10.1038/srep41124
- Shirasawa K., Yakushiji H., Nishimura R., Morita T., Jikumaru S., Ikegami H., Toyoda A., Hirakawa H., Isobe S. (2020) — The Ficus erecta genome aids Ceratocystis canker resistance breeding in common fig (F. carica). The Plant Journal 102(6):1196-1207. DOI : 10.1111/tpj.14703
- Johnson C.E., O’Rourke E., Boudreaux J.E. (2010) — ‘O’Rourke’ fig. HortScience 45(5):826-828. DOI : 10.21273/HORTSCI.45.5.826
- O’Rourke E., Johnson C.E., Boudreaux J.E. (2005) — ‘LSU Gold’ fig. HortScience 40(2):486-487. (Publication ASHS officielle de la variété ; rapporter le DOI exact via journals.ashs.org si nécessaire.)
- Cui Y., Wang Z., Chen S. et al. (2018) — Transcriptome analysis unravels spatiotemporal modulation of phytohormone-pathway expression underlying gibberellin-induced parthenocarpic fruit set in San Pedro-type fig (Ficus carica L.). BMC Plant Biology 18:106. DOI : 10.1186/s12870-018-1318-1
- Mori K. et al. (2021) — AGAMOUS gene as a new sex-identification marker in fig (Ficus carica L.) is more efficient than RAN1. Frontiers in Plant Science 12:755358. DOI : 10.3389/fpls.2021.755358
- Ikegami H. et al. (2024) — Genome-wide association studies using chromosome-scale genomes of male and female lines redefines two sex-linked loci in linkage disequilibrium in Ficus carica L. Scientia Horticulturae. Référence ScienceDirect : S0304423824005818
- Bao Y., He M., Zhang C. et al. (2023) — Advancing understanding of Ficus carica: a comprehensive genomic analysis reveals evolutionary patterns and metabolic pathway insights. Frontiers in Plant Science 14:1298417. DOI : 10.3389/fpls.2023.1298417
- (2025) — Gender identification, phenotypic variation, and heritability in F1 fig (Ficus carica L.) progenies derived from a controlled cross. Tropical Plant Biology. DOI : 10.1007/s12042-025-09449-6
Pour aller plus loin
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